Pourquoi l’économie dépend autant de la biosphère (et inversement) ?
Pour comprendre pourquoi les flux financiers doivent évoluer, il faut d’abord rappeler une évidence souvent oubliée : l’économie n’est pas dématérialisée et même la finance la plus « sophistiquée » repose sur des infrastructures, des ressources et des territoires bien réels. Problème : l'histoire récente de notre planète démontre que les sociétés humaines sont devenues une force géologique capable de déstabiliser les équilibres millénaires dont elles dépendent.
Des fondations biophysiques en danger
Depuis environ 11 700 ans, les sociétés humaines ont évolué dans un contexte climatique relativement stable, appelé l’Holocène. C'est cette « fenêtre de tir » climatique, douce et prévisible, qui a permis la sédentarisation, l'invention de l'agriculture, l'essor des premières civilisations urbaines et, in fine, le développement de l'économie moderne.
Toutefois, cette situation n’est plus acquise. De nombreux travaux scientifiques montrent que l’activité humaine est devenue un facteur majeur de transformation du climat et des écosystèmes. C’est ce que désigne le terme d’« Anthropocène », popularisé au début des années 2000.
Ce changement ne se résume pas qu’à la hausse des températures ou à l’augmentation du CO2 dans l’atmosphère. Il est aussi visible dans la matière même de la planète : les sols et les sédiments conservent désormais des traces durables de l’activité humaine : plastiques, béton, métaux industriels ou résidus issus des essais nucléaires du milieu du XXᵉ siècle.
Résultat, depuis le milieu du XXe siècle a lieu une « Grande Accélération » : la croissance démographique, la consommation de ressources, les émissions de gaz à effet de serre et la perte de biodiversité progressent simultanément et rapidement. Pour l’économie, cela entraîne une conséquence majeure : les repères du passé ne suffisent plus et les événements extrêmes deviennent plus fréquents. Les équilibres sur lesquels reposaient l’investissement et la planification sont donc moins prévisibles.
Les « services écosystémiques » : les vrais producteurs
Si l'économie est une machine, la nature n'est pas seulement son carburant mais l'usine elle-même. Ce que nous appelons "production" est souvent une simple transformation, voire une extraction de services fournis gratuitement par le vivant. Ces services, parfois qualifiés d’« écosystémiques », constituent le socle invisible de notre prospérité : en simple, sans ces flux constants, la machine économique s'arrêterait. L’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire (ONU) distingue quatre catégories de services pour comprendre comment leur dégradation menace l'économie réelle :
- Les services d’approvisionnement (les « biens ») : ce sont les ressources que l’on prélève directement dans la nature pour produire et vivre : eau douce, aliments, bois, fibres (coton, laine), biomasse, et certaines substances utilisées par l’industrie et la pharmacie. Sans ces ressources, aucune activité économique ne démarre et quand elles se raréfient, les entreprises subissent des ruptures d’approvisionnement et des prix plus instables.
- Les services de régulation (les « assurances ») : ce sont les fonctions naturelles qui protègent l’économie en amortissant les chocs. Par exemple, les zones humides et les forêts limitent certaines inondations, et les insectes pollinisateurs rendent possible une grande partie des productions agricoles. Quand ces mécanismes se dégradent, les dégâts et les coûts augmentent parce qu’il faut les remplacer par des solutions artificielles (digues, traitement de l’eau, etc.) qui sont souvent plus chères et moins efficaces
- Les services culturels (le « sens ») : ce sont les bénéfices non matériels que la nature apporte, mais qui ont des effets économiques réels : loisirs, tourisme, cadre de vie, identité des territoires etc. Quand des paysages se dégradent (littoraux, forêts, glaciers), l’attractivité baisse à l’instar d’une partie de l’économie locale.
- Les services de soutien (les « fondations ») : ce sont les mécanismes de base qui rendent possible tout le reste : formation et fertilité des sols, cycles des nutriments, photosynthèse etc. Quand ils se dégradent, notamment via l’appauvrissement des sols, la terre retient moins bien l’eau et les éléments nutritifs donc les rendements baissent et il faut compenser par plus d’intrants, donc plus de coûts.
En y pensant bien, ces services ont une valeur économique immense, la Banque de France relaie des estimations autour de 44 000 milliards de dollars par an, soit plus de la moitié du PIB mondial. Ainsi, l’idée est simple : si ces fonctions naturelles se dégradent, l’économie perd une partie de ce qui la fait tourner ou alors elle doit payer cher pour le remplacer.
La relation entre l’environnement, le social et l’épargne
Les chocs environnementaux ne frappent pas tout le monde de la même manière, et cette inégalité finit par devenir un sujet économique puis financier. En effet, les ménages modestes sont souvent plus exposés à certains risques (logements plus vulnérables, quartiers plus denses et plus chauds, proximité d’infrastructures polluantes, moindre capacité à financer des travaux ou à déménager), tandis que les ménages dont le patrimoine est peu diversifié subissent plus durement les pertes lorsqu’un actif central est touché.
En France, le retrait-gonflement des argiles illustre bien ce mécanisme : lors des sécheresses, les maisons individuelles ont tendance à fissurer, et cela touche particulièrement les propriétaires de pavillons en zone périurbaine ou rurale. Pour ces ménages, la maison représente souvent l'essentiel de l'épargne d'une vie et le coût des réparations, qui peut atteindre plusieurs dizaines de milliers d'euros (injections de résine, micropieux), peut faire basculer un foyer dans la précarité financière si l'indemnisation assurantielle tarde.
Si l’action publique pour réduire ces risques par la promulgation de lois ou de mesures, elle peut cependant aussi produire un coût social si elle est perçue comme injuste ou si elle ne propose pas d’alternatives crédibles. L’épisode des Gilets jaunes l’a montré : une mesure climatiquement cohérente sur le papier peut déclencher un rejet politique si elle est vécue comme une taxe de plus sur des ménages déjà contraints, notamment en zone périurbaine dépendante de la voiture.
Ainsi, cette dimension sociale compte énormément car elle conditionne la trajectoire de la transition. Une politique climatique ou environnementale peut être techniquement pertinente mais politiquement fragile si l’effort est perçu comme mal réparti ou si les alternatives n’existent pas, ce qui peut conduire à des reculs, des retards ou des ajustements brutaux. La précarité peut devenir un facteur d’aggravation de la pression environnementale de même qu’un catalyseur de dégâts. Des logements mal isolés (« passoires thermiques ») entraînent une surconsommation d'énergie coûteuse pour le ménage (précarité énergétique) et émettrice de CO2 pour la collectivité. Or, pour les entreprises et les investisseurs, ces à-coups se traduisent par davantage d’incertitude réglementaire, de volatilité des coûts (énergie, eau, normes), et de risques de réputation ou de contentieux.
Autrement dit, la question sociale n’est pas un « à-côté » de l’environnement : elle influence la vitesse, le coût et la stabilité de la transition, donc la valeur et le risque des investissements.
Pour l’épargne durable, l’enjeu est alors double. D’une part, mieux intégrer des risques très concrets qui pèsent sur les ménages (assurance, immobilier, pouvoir d’achat énergétique) et sur l’économie réelle. D’autre part, orienter les financements vers des solutions et des entreprises capables d’avancer sans fracture sociale, parce qu’une transition durable n’est pas seulement « verte » : elle doit aussi être tenable dans la durée, donc acceptable socialement.
Comment les risques environnementaux impactent concrètement l’économie ?
Si le constat scientifique est celui de la dégradation, la question centrale pour l'acteur économique est celle de la transmission : puisqu’on sait maintenant le lien indéfectible entre économie et environnement, comment une sécheresse météorologique, la disparition d'un insecte ou la montée des eaux se transforment-elles concrètement en perte de valeur, en faillite d'entreprise ou en crise financière ? En réalité, ces risques se matérialisent déjà en France et dans le monde à travers des canaux physiques et de transition bien identifiés.
Les différentes risques
Les risques physiques découlent directement des dommages matériels et financiers causés par les phénomènes climatiques et écologiques. Le NGFS (The Network of Central Banks and Supervisors for Greening the Financial System) les divise en deux catégories distinctes : les risques aigus (événements extrêmes ponctuels) et les risques chroniques (modifications progressives et structurelles des conditions de vie).
Les risques aigus
Ils correspondent aux événements brutaux qui causent des dégâts immédiats : par exemple, une inondation, une tempête ou un incendie de forêt peuvent détruire en quelques heures des bâtiments, des stocks ou des infrastructures, et arrêter l’activité d’entreprises entières. Ces chocs se traduisent ensuite en pertes économiques, parce que la production est interrompue et que les territoires touchés se désorganisent.
En France, la sécheresse de 2022 a ainsi entraîné des coûts estimés à plus de 5 milliards d’euros, un niveau record pour ce type d’événement.
Les risques chroniques
Ils renvoient aux changements progressifs mais durables qui modifient les conditions normales de l’activité économique. Contrairement aux chocs ponctuels, il agit comme une dégradation de fond :
- La hausse des températures et la multiplication des fortes chaleurs réduisent la productivité dans les métiers exposés (BTP, agriculture, sites industriels non climatisés) et augmentent les risques pour la santé au travail.
- Les ressources en eau évoluent aussi, avec des effets sur l’énergie : des débits plus faibles et des eaux plus chaudes compliquent le refroidissement de certaines centrales et pèsent sur l’hydroélectricité, dont la production a chuté d’environ 20 % en 2022 par rapport à la moyenne des cinq années précédentes.
- Le retrait-gonflement des argiles évoqué plus haut illustre bien ce risque chronique avec près de 48 % du territoire métropolitain qui est exposé. En outre, au-delà des réparations, l’enjeu est aussi patrimonial (valeur des logements).
La dépendance aux eaux et aux sols
Au-delà des destructions directes, l'économie est vulnérable en raison de sa dépendance structurelle aux services écosystémiques. La Banque de France a mené une analyse pionnière révélant que 42 % de la valeur des portefeuilles de titres détenus par les institutions financières françaises est émise par des entreprises fortement ou très fortement dépendantes d'au moins un service écosystémique. Au sein de ces services, deux vecteurs principaux alimentent la dépendance : l’eau et les sols.
L’eau : c’est le vecteur principal de la dépendance biophysique. Contrairement à l'énergie, l'eau n'a pas de substitut technologique direct ce qui signifie qu’on peut remplacer le charbon par du vent, mais on ne peut pas faire pousser du blé, fabriquer du papier ou refroidir un data center sans eau. Ainsi, plusieurs secteurs économiques sont concernés par les problématiques liées à l’eau :
- Le secteur agricole : étant premier consommateur d'eau en été, les sécheresses agricoles, dont la fréquence a doublé depuis les années 1960, entraînent des pertes de rendements physiques et une volatilité des revenus. L'excès d'eau est tout aussi dommageable : les pluies intenses de 2023-2024 ont empêché les semis et réduit les surfaces de blé tendre de 7,5 %, impactant la production nationale.
- L'industrie agroalimentaire, la chimie, la production de microprocesseurs ou le tourisme sont des secteurs « hydrosensibles ». Par exemple, dans les zones en stress hydrique durable, un site peut rester techniquement opérationnel mais devenir économiquement non viable faute d’eau disponible. En France, cette tension se voit aussi dans la multiplication des conflits d’usage entre irrigation agricole, besoins touristiques (lacs, golfs, neige de culture) et eau potable, comme l’illustrent des débats récurrents des projets de retenues d’eau.
- D’un point de vue purement financier, une pénurie d’eau peut forcer une usine de semi-conducteurs à ralentir ou arrêter certaines étapes de production, ce qui réduit immédiatement les volumes livrés et donc le chiffre d’affaires de grandes compagnies comme TSMC qui dominent le marché mondial.
Un rapport du WWF paru en 2023 souligne que la dégradation de l'eau menace 58 000 milliards de dollars de valeur économique mondiale.
La dépendance aux sols est tout aussi critique : l'artificialisation des sols pour l'expansion urbaine et logistique entre en conflit direct avec la nécessité de préserver des terres arables pour la souveraineté alimentaire et des zones humides pour la régulation des crues.
La question de l’érosion côtière illustre tragiquement cette limite physique. Avec 20 % du littoral français en recul, ce sont des milliers de logements et de locaux d'activité qui sont menacés de disparition physique ou d'inhabitabilité à l'horizon 2050. Ici, le risque physique ne se contente pas de dégrader l'actif ; il détruit l'assiette foncière même de l'investissement. Les assureurs et les banques se retrouvent face à des biens qui, littéralement, tombent à l'eau. En effet, le Cerema estime que 5 200 logements et 1 400 locaux d'activité sont menacés à court terme, représentant une perte supposée de valeur immobilière directe estimée à 1,2 milliard d'euros.
Le coût de la transition
Les risques environnementaux impliquent des ajustements vers une économie durable pour pérenniser l’activité économique, toutefois, la réaction de la société (politiques publiques, technologies, marchés) face à la crise écologique est bien souvent mal anticipée, brutale ou désordonnée. Conséquences ? L’apparition de ce que l’on appelle le « risque de transition », prenant plusieurs formes :
- Le risque réglementaire : il apparaît quand de nouvelles règles environnementales changent brutalement les conditions de rentabilité d’un secteur.
Par exemple, l’objectif de « Zéro Artificialisation Nette » adopté par le Parlement français en 2021 (contre la conversion d'espaces naturels, agricoles et forestier en surfaces bâties) limite l’expansion sur des terres non bâties, ce qui contraint la promotion immobilière et l’aménagement commercial à se réorienter vers la réhabilitation et la densification, souvent plus complexes et coûteuses. - Le risque de marché : Il apparaît quand les consommateurs, les investisseurs ou les assureurs se détournent d’activités jugées trop exposées ou peu soutenables, ce qui fait baisser rapidement la valeur de certains actifs.
Une station de ski de moyenne altitude, par exemple, peut voir sa fréquentation diminuer si l’enneigement devient trop incertain ; l’immobilier et les équipements perdent alors de la valeur, et la capacité à rembourser les dettes se dégrade. Le même mécanisme peut toucher des zones touristiques si les canicules rendent le séjour moins attractif ou plus coûteux à organiser. - Le risque juridique et réputationnel : Il augmente quand des entreprises sont poursuivies ou mises en cause pour leurs impacts environnementaux, notamment pour des engagements de transition jugés trompeurs.
Cela peut concerner, par exemple, le devoir de vigilance dans la chaîne d’approvisionnement (déforestation importée) ou des accusations de greenwashing. Au-delà d’éventuelles sanctions, l’effet le plus sensible est souvent la perte de confiance, qui peut se traduire par une baisse de valeur et un accès au financement plus difficile.
La combinaison des risques physiques et de transition crée donc un effet de ciseau redoutable pour l'économie. D'un côté, les actifs sont agressés par la réalité du changement climatique ; et de l'autre, ils sont bousculés par la nécessité de sortir des énergies fossiles et de l'artificialisation.
Quelles conditions pour un avenir durable ?
Face à ces constats, la majorité des experts s’accorde sur le fait que l'avenir de l'économie ne peut pas se penser uniquement en termes entrepreneuriaux de simple « conformité » réglementaire ou de « responsabilité sociale » cosmétique. L'ISR ne doit pas être perçu comme un produit marketing, mais plutôt comme une entité qui s’inscrit, de gré ou de force, dans les limites physiques de la planète. Ainsi, trois conditions sine qua non émergent pour garantir une soutenabilité systémique et pérenne.
Piloter par les limites planétaires
La conformité réglementaire (notamment la taxonomie européenne) est un socle indispensable, mais elle ne suffit pas, parce que le droit intervient en réaction et s’ajuste souvent plus lentement que les dégradations écologiques. De ce fait, la nécessite d’un repère plus solide et scientifique s’impose, et se trouve, dans le cadre des « limites planétaires » proposé par le Stockholm Resilience Centre :
- Concrètement, ce cadre décrit neuf grands processus qui maintiennent la stabilité du système Terre (climat, biodiversité, cycles azote et phosphore, usage des sols, eau douce, acidification des océans, ozone stratosphérique, aérosols, pollutions et nouvelles substances comme plastiques et produits chimiques). À ce jour, six de ces neuf limites sont franchies au niveau mondial (climat, biodiversité, cycles azote/phosphore, usage des sols, eau douce, entités nouvelles), nous sommes donc sortis de « l'espace de fonctionnement sûr » pour l'humanité, augmentant le risque de changements environnementaux brutaux et irréversibles.
Pour une entreprise ou un investisseur, l’implication est simple : il faut regarder au-delà des règles du moment et intégrer ces contraintes physiques dans l’évaluation des risques. Se focaliser uniquement sur le carbone peut conduire à de « fausses bonnes idées », par exemple des plantations en monoculture pensées pour capter du CO2, mais qui dégradent la biodiversité et aggravent la pression sur l’eau. L’enjeu est donc d’éviter de réduire un problème en en créant un autre, et de privilégier des modèles économiques compatibles avec plusieurs limites à la fois.
Le primat de la donnée physique sur le score ESG
La deuxième condition concerne la façon de mesurer la performance extra-financière. Les scores ESG (environnementaux) peuvent aider à se repérer, mais ils ont des limites connues (abordées dans l’Univers Entreprise !) : ils souvent basés sur des déclarations d'intentions, des méthodologies divergentes ou des moyennes sectorielles (principe du « meilleur de la classe »), et ils saisissent mal les risques physiques très localisés.
La gestion de l'avenir exige donc un retour au primat de la donnée physique. Les investisseurs et les décideurs doivent descendre d'un niveau d'abstraction pour regarder la géolocalisation précise des actifs et leurs dépendances matérielles aux écosystèmes locaux. La bonne nouvelle est que de nouveaux outils émergent pour tenter de quantifier l'impact réel en unités physiques plutôt qu'en notes financières :
- Le Global Biodiversity Score (GBS), développé par CDC Biodiversité, sert à mettre un chiffre sur l’impact d’une activité sur la biodiversité. Concrètement, il estime de combien la présence « moyenne » des espèces diminue sur une zone donnée à cause d’un projet ou d’une entreprise, ce qui permet de comparer des impacts qui, sinon, resteraient très difficiles à objectiver.
- La TNFD (conçu pour atteindre les buts de conventions internationales comme la COP 15) est un cadre qui pousse les entreprises à être beaucoup plus concrètes sur leur lien avec la nature. L’idée est simple : identifier où elles dépendent de ressources naturelles (eau, sols, écosystèmes) et où elles les dégradent, puis publier des informations factuelles, site par site, par exemple la quantité d’eau utilisée, les surfaces mobilisées ou certains rejets.
- Plus simplement, d’autres principes existent comme mesurer non seulement la consommation, mais la consommation relative à la disponibilité locale de la ressource.
Comme vous l’aurez compris, contrairement à une tonne de CO2 qui a le même impact sur le climat qu'elle soit émise à Paris ou à Pékin, l'impact sur la biodiversité ou l'eau est contextuel : puiser un litre d'eau en Écosse n'a pas le même impact que puiser le même litre au Maroc ou en Espagne. C'est pourquoi la donnée physique géolocalisée est la seule garante d'une évaluation de risque crédible.
La viabilité sociale des contraintes physiques
La troisième condition, et peut-être la plus complexe, est l'intégration de la variable sociale dans l'équation physique. Le respect des limites planétaires impose inévitablement des contraintes physiques (rationnement de l'eau, fin de l'artificialisation des sols, renchérissement de l'énergie fossile) qui entraînent des répercussions sociales immédiates et potentiellement explosives, comme on l’a vu dans le I. avec l’exemple des gilets jaunes. Une transition écologique qui ignorerait ces impacts distributifs serait systémiquement instable, car elle générerait des troubles sociaux capables de faire dérailler les politiques nécessaires.
Une réalité est claire : l'adaptation aux risques physiques a un coût élevé. Qui va payer pour la rénovation des millions de maisons fissurées par le retrait des argiles, qui va financer la relocalisation des logements et commerces menacés par le recul du trait de côte ?
Si ces coûts sont supportés uniquement par les individus les plus vulnérables (souvent propriétaires de passoires thermiques ou résidant dans des zones à risque moins chères) ou par les territoires les plus pauvres, la cohésion sociale se fracturera. La soutenabilité systémique exige donc des mécanismes de solidarité et de péréquation.
On peut compter par exemple l'évolution du régime CatNat (Catastrophes Naturelles) en France, qui mutualise le coût des risques climatique même si les victimes ne parviennent pas toujours à se faire indemniser en raison de la progressivité du phénomène.
C'est ici que la notion de « transition juste » prend tout son sens. Pour que des contraintes environnementales soient tenues dans la durée (économies d’eau, baisse des émissions, changements de mobilité), elles doivent être perçues comme équitables et accompagnées d’alternatives crédibles, sinon elles déclenchent des résistances et des reculs politiques. Les travaux économiques montrent que l’acceptabilité des taxes et des mesures climatiques dépend fortement de la répartition de l’effort et de l’existence de solutions accessibles (transports, rénovation, aides ciblées).
Dans ce contexte, l’ISR ne peut pas se limiter à financer des activités « vertes » sur le plan technique. Il doit aussi intégrer la capacité des entreprises à :
- Traverser la transition sans casser le lien social, autrement dit à conserver leur légitimité et leur stabilité d’exploitation ;
- D’anticiper la reconversion des emplois exposés ;
- De contribuer à l’adaptation des territoires ;
- De maintenir l’accès à des biens et services essentiels (énergie, alimentation, mobilité) lorsque les prix des ressources deviennent plus volatils etc.
En conclusion, le consensus scientifique est clair sur le fait que l'environnement n'est pas une thématique d'investissement optionnelle, c'est la condition de possibilité de toute économie : la réalité biophysique dicte sa loi aux marchés financiers. L'enjeu pour l'avenir n'est donc pas de « sauver la planète » (qui s'en remettra à l'échelle des temps géologiques) mais de préserver les conditions d'habitabilité pour les sociétés humaines et la stabilité pour le système économique. La finance responsable a ainsi une utilité précise : mieux mesurer les risques, orienter les capitaux vers des activités soutenables, et éviter que l’économie ne découvre trop tard les limites auxquelles elle se heurte.